Si de Gaulle m'était conté par Max Gallo : le visionnaire au Proche-Orient.
Je vous propose de partager quelques réflexions à la suite de la lecture passionnante des 4 volumes que Max Gallo a consacré à la biographie de ce personnage hors du commun. Ces ouvrages ont été publiés par France-Loisirs en 1998.
Je partirai des réflexions envoyées en 2000 par un jeune homme qui m'est cher et auxquelles je n'avais pas répondu par négligence ou par manque d'intérêt : Je n'avais pas encore lu les ouvrages en question. Mieux vaut tard que jamais!
De Gaulle, une homme visionnaire?
Voici une des pistes soulevées par ce lecteur attentif qui insiste sur quelques points forts qui ont inspiré l'action du général :
"- la primauté des chars d'assaut dans la deuxième guerre mondiale, prévue dès 1939, alors que les gouvernants successifs sont inconscients puis paniqués;
- la necessité d'un Etat fort, devant la valse des ministères sous la III ème et la IV ème République;
- le rôle de l'Europe dans le monde d'aujourd'hui. "
Avant d'aborder d'autres aspects du génie du personnage, j'aimerais insister sur ses vues prémonitoires concernant le drame qui se vit encore sous nos yeux au Proche-Orient.
Il s'agit d'un extrait tiré du 4ème tome, à partir de la page 236 :
" C'est la fin du mois de mai 1967. De Gaulle est inquiet. Il lui semble, à lire les dépêches qui proviennent du Moyen-Orient, que la situation intenationale se tend.(...) Il veut analyser toutes les hypothèes.
Il convoque Couve de Murville.
Il écoute le ministre des Affaires étrangères rappeler les derniers évènements. Le 7 avril, des tirs de mortier ont touché un kibboutz israélien, sur les rives du lac de Tibériade. <<riposte intense et excessive >>des Israéliens qui ont abattu vingt-quatre avions syriens. L'opinion arabe s'est enflammée. Nasser a demandé aux troupes de l'ONU, stationnées dans la zone de Gaza, de se retirer, puis les Egyptiens ont occupé Charm el -cheikh qui commande le golfe d'Akaba, au fond duquel se trouve le port israélien d'Eilat. Ils ont instauré le blocus. Ce peut être la guerre à tout instant.
Il faut l'éviter à tout prix. dit de Gaulle. la France doit agir avec les trois autres grandes puissances pour proposer une conférence sur le Moyen-Orient.
...Il lui semble que si un foyer de guerre embrasait le Proche-Orient, le monde franchirait un nouveau seuil vers la Troisième guerre mondiale, parce qu'il y a déjà l'incendie qui ravager le Viêt -nam. Parce que les Russes semblent pousser les Arabes à agir, en leur fournissant des informations à dessien alarmantes surt les intentions guerrières des Israéliens. Et il est vrai que les mesures de blocus prises par Nasser peuvent fournir à Israël l'occasion d'agir, de s'emparer de territoires, pour desserrer ainsi l'étreinte dans laquelle l'Etat d'Israël se trouve emprisonné..."
De Gaulle,qui s'est rendu à Colombey, précise à son aide de camp qui l'accompagne au cours de sa promenade dans le parc :
" ...C'est pourquoi j'ai mis en garde aussi bien Israël que ses voisins, et je les ai bien prévenus que la France, quelles que soient ses sympathies, ne pourrait que désavouer celui qui tirerait le premier coup de fusil et qu'elle en tirerait toutes les conséquences.
Il écoute d'Escrienne, son aide de camp, répondre que la France s'est engagée depus toujours aux côtés d'Isrâël. elle lui fournit l'essentiel de son matériel militaire. Elle ne peut assister les bras croisés à la destruction, à l'anéantissement d'Israël.
De Gaulle secoue la tête.
_ Oh! soyez sans crainte. Israêl ne risque absolument pas la destruction. Nous ne le laisserions pas détruire, je l'ai dit et répété naguère, mais nous n'avons pas à être inquiets à ce sujet; s'il n'a à faire face qu'à ses voisins, comme ce sera le cas, Israêl ne sera pas détruit. Vous savez, il ne faut pas toujours se fier aux apparences. La situation paraît effectivement alarmante pour Israël, le dos à la mer, en effet, menacé de tous côtés. C'est vrai (...) que la volonté affirmée par ses ennemis, même leurs moyens non négligeables, ainsi que leurs vitupérations hostiles, sont impressionnants. Mais, militairement parlant, Israël, par sa cohésion, la volonté de survivre de son peuple, la valeur dse son armée, de ses cadres, de ses hommes, la qualité de son matériel est incontestablement en position de force par rapport à ses ennemis.Ceux-ci devraient être prudents! Vous pouvez m'en croire..."
Le mercredi 24 mai , de retour à l'Elysée, de Gaulle "parcourt la presse. Elle exprime plus que sa solidarité à l'égard d'Israël. Elle est favorable à une action contre les Arabes. L'interdiction de la libre circulation dans le golfe d'Akaba n'a-t-elle pas été une vraie déclaration de guerre de Nasser?
De Gaulle devine que l'opinion, en cas de conflit, basculera sans hésiter du côté d'Israël. Pour les meilleures et les pires raisons. Il y aura, aux côtés de ceux qui se sentent solidaires du peuple juif, les pieds-noirs rapatriés, les partisans de l'Algérie française, les anciens de l'OAS, tous ceux qui rêvent d'infliger une <<raclée>> aux Arabes.
S'il prend une position contraire à ce courant majeur, il aura à affronter une opposition renforcée, exaltée même.
Il le sait. Mais on ne change pas la politique de la France pour de telles raisons..."
Il met en garde le ministre des Affaires étrangères d'Israêl accompagné de l'ambassadeur d'Israël :
"...Ne tirez pas les premiers. Si Israël attaquait, ce serait catastrophique. C'est aux quatres puissances qu'il appartient de résoudre ce problème. La France usera de son influence pour faire pencher l'Union soviétique en faveur de la paix..."
Abba Eban, ministre des Affaires étrangères israélien, "expose les raisons d'Israêl de réagir : terrorisme syrien, blocus égyptien. La France, en 1957, a garanti la libre circulation dans le golfe d'Akaba..."
"De Gaulle sait bien que le choix d'Israël est fait. L'occasion est trop belle pour ne pas la saisir, doivent estimer les stratèges. Et les propos guerriers de Nasser sont à la fois réellemlent inquiétants et ils fournissent un excellent prétexte au déclanchement du conflit.
Il faut que la France propose d'urgence une solution politique. Mais Moscou se dérobe. Peut-être l'URSS estime-t-elle que les Arabes vaincus tomberont plus facilement sous son influence..."
A son retour de Rome, le lundi 29 Mai 1967, de Gaulle constate en lisant la presse que "l'opinion française-ou ceux qui la font- est tout entière solidaire avec Israêl. Et la guerre est là, sur le seuil (...) Il faut que la France prenne ses distances, condamne la guerre, c'est la condition pour qu'elle puisse jouer, après les combats, un rôle dans la région.
Il sait que cette attitude ne sera pas comprise. On dira qu'elle est dictée par le souci de conclure des accords pétroliers avec les pays arabes, ou pire encore qu'elle est le fruit de la mégalomanie de de Gaulle qui tente de prendtre place sur l'échiquier mondial.
Déjà, quand il parcourt les journaux, il voit poindre l'accusation d'antisémitisme. Pour la plupart des commentateurs, celui qui n'approuve pas la politique israélienne est un ennemi du peuple juif, donc un antisémite.
Soit. Il sera seul s'il le faut. (...) Il écrit le communiqué qui sera lu, après le Conseil des Ministres du 2 juin 1967 :<<...l'Etat qui le premier , et où que ce soit, emploierait les armes n'aurait ni son approbation,ni, à plus forte raison, son appui.>>
Voici la position de la France. Il y aura embargo sur les armes, si la guerre est déclanchée. et comme Israêl est le premier client de la France, on dira qu'il est le seul visé..."
De Gaulle a dit au ministres des affaires étrangères israélien Abba Eban :" Si vous faites la guerre, vous la gagnerez en une semaine. Vous occuperez des territoires. Vous créerez des Alsace-Lorraine et le peuple arabe n'aura de cesse qu'il n'ait repris ces Alsace-Lorraine et qu'il ne vous ait rejeté à la mer. Votre supériorité écrasante disparaîtra. Vous croyez ménager l'avenir. En réalité, vous lui portez atteinte , contre votre intérêt. Vous forgez de vos mains l'unité des Arabes. La sagesse serait pour vous de vous entendre avec vos voisins, de rechercher une garantie internationale..."
Il dit à Edmond Michelet : "Ils sont fous...Je les avertis : ils vont provoquer un phénomène qu'ils ne soupçonnent pas, le terrorisme..."
Le 3 juin 1967, il déclare à Maurice Schumann : " Je sais bien que mes avertissements ne seront pas écoutés et qu'une nouvelle guerre va éclater au Proche-Orient (). Bien sûr Israël la gagnera sans difficultés.
Mais qui voit ce qu'elle entraînera? Les Russes s'implanteront dans la région, l'extrémisme gagnera les pays arabes....
Enfin, le problème palestinien, qui est un problème de réfugiés, tendra à devenir un problème national et rendra le réglement de paix encore plus difficile. Mais quels sont les hommes d'Etat qui voient loin? Qui se souvient de ce que l'Histore enseigne? Les croisés français sont restés quatre-vingts ans à Jérusalem....Ils ont été jetés à la mer. Il en sera de même pour Israël....Cela ne durera même pas autant, si Israël ne s'entend pas avec ses voisins arabes!
A 10 heures, le 5 juin 1967, il reçoit à sa demande, l'ambassadeur d'Israël à Paris, Walter Eytan qui annonce le déclanchement à 8h30, des hostilités. L'aviation israélienne a cloué au sol les avions égyptiens. L'Egypte est, après quelques heures, hors de combat...Il suit, heure par heure, le déroulement de l'offensive israélienne. Ses succès ne le surprennent pas. Le Sinaï, le Golan, la Cisjordanie, Jérusalem, Charm el-Cheikh sont occupés...
Il est irrité, choqué par ce mouvement d'opinion qui fait manifester des Français en faveur d'un pays étranger...Que représentent pour eux la politique française? Sont-ils des Israéliens? Il y a en outre, ceux qui prennent prétexte de ces évènements pour s'opposer à De Gaulle. et cela va de Mitterrand aux anciens de l'OAS...
Après tout, il n'y a là rien que de normal, même s'il est surpris par la vigueur, dans les milieux influents, de cette solidarité avec Israël...
<<Il y a ceux qui sont Juifs, dit-il. Alors Israël lance un appel, ils répondent. Mon Dieu, je considère cela comme assez normal. Enfin, il y a les affairistes, tous ceux qui ont des intérêts en Israël; on les oblige à prendre position. alors, ils sont contraints de marcher..."
Naturellement, tous ceux qui pèsent dans l'opinion, ne lui pardonneront pas la position qu'il aprise dans cette guerre des six jours. Peu importe.
Le mercredi 21 Juin 1967, il dicte un communiqué qui sera lu à l'issue du Conseil des ministres.
(...) <<...La France a pris position contre la guerre contre la guerre en Orient. Certes, elle tient pour juste que chaque Etat en cause - notamment celui d'Israël - puisse vivre. Elle blâmait la menace de le détruire...mais elle condamne l'ouverture des hostilités par Israël...Aujourd'hui, elle ne tient pour acquis aucun des changements réalisés sur le terrain par l'action militaire...>>
Voilà une nouvelle fois les choses dites.Il sent bien, dès le lendemain, lors de la réception des parlementaires à l'Elysée, qie cette déclaration a choqué...Il martèle : <....La situation au Moyen-Orient est telle qu'on a l'impression qu'Israël ne reviendra pas à son point de départ. Notre politique est de maintenir de bons rapports avec les pays arabes, pour qu'ils n'aient pas de bons raports seulement avec les Soviets....>>
(...) Le lundi 27 novembre 1957, à 15 heures, il entre dans la salle des fêtes de l'Elysée...Il va tout dire sans prudence...Il a parlé du Moyen-Orient, d'israël sans précaution, alors qu'il sait quelà est le foyer de toutes les passions.
Mais pourquoi devrait-il taire ce qu'il pense? L'Etat d'Israël n'est qu'un Etat comme les autrs Etats, dont la politique doit être appréciée par la France en fonction de ses propres intérêts.
Mais il sait bien qu'aux yeux de beaucoup, cette position est inacceptable.
Alors, il refait l'histoire d'Israël, en ne cédant à aucune légende, racontant <<l'implantation de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des conditions plus ou moins justifiables>>...
Il sent la tension. C'est comme s'il devait faire face non à une assemblée de journalistes, mais à une salle passionnée, parcourue de frémissements hostiles.
<<Certains même redoutaient, reprend-il, que les Juifs,jusqu'alors dispersés mais qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tout temps, c'est à dire un peuple d'élite, sur de lui-même et dominateur, n'en vienne, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils formaient depuis dix-neuf siècles...>>
Il y a eu la guerre des Six-jours.
<<La voix de la France n'a pas été entendue...Et depuis Israêl organise, sur les territoire qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression,répression, expulsions, et il s'y manifeste contre lui une résistance, qu'à son tour il qualifie de terrorisme...>>
Une seule solution : <<l'évacuation des territoire qui ont été pris par la force>>. Et naturellement la reconnaissance des droits de l'Etat d'Israël..."
De Gaulle "avait imaginé qu'on l'attaquerait (...) Mais, maintenant, il se rend compte qu'il a sous-estimé ses adversaires et ignoré la susceptibilité à fleur de peau des Français juifs, qui depuis cette guerre des six-jours sont devenus pour certains Juifs français.
Il y a ces centaines de milliers de pieds-noirs, qui le haïssent, qui haïssent les Arabes, qui se sentent solidaires des Israéliens, et qui hurlent à l'antisémitisme. Il y a ses vieux adversaires de Londres, Raymons Aron, blessé, qui l'écrit avec sincérité. Il y a même René Cassin scandalisé. Et le grand rabbin Jacob Kaplan. La <<petite phrase>> <<peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur>> ne passe pas..."
De Gaulle "est rempli d'amertume. Il se souvient de son père dreyfusard!...
que n'ont-ils, tous ces courageux qui l'attaquent, combattu Vichy et ses lois antisémites comme il l'a fait, lui, à coups de canon!
Mais ils ont appuyé le général giraud qui, en Algérie,avait maintenu la législation antijuive et toutes ses discriminations!
Mais ils sont làmaintenant à signer des pétitions, à l'accuser de réveiller les démons de l'antisémitisme..."
Concernant Raymond Aron "ne peut-il comprendre qu'on doive, au nom de la France, porter un jugement sur la politique d'Israël?
Pourquoi faut-il que les mots _ <<forts>>, <<entreprenants>>, <<sûr de lui-même>>_ qu'il a déjà employé à propos du Québec ou de la France soient interdits pour Israël? N'est-ce pas dans la Genèse (XXXII,29) qu'un archange dit : <<je te surnommerai sûr de toi et dominateur face à Dieu, bref je te surnommerai Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes, et tu as vaincu>>?
Il le sait bien, certains le condamnent pour l'abattre : opposants habituels, la presse comme à l'accoutumée, les vieux adversaires qui se sentent portés par l'opinion, mais d'autres sont affectés, blessés. Et cela il ne le supporte pas. L'idée qu'il ait pu ainsi attenter à la sensibilité des gens sincères le poursuit...
l'amitié avec Israël est une chose. Il en est une autre, le droit reconnu à la France de mener une politique extérieure qui, evidemment, de temps à autre, peut se révéler désagrable à Israël... "
A l'Elysée, il déclare au grand rabbin Kaplan : " La sympathie des Juifs de France pour le peuple et la terre d'israël est naturelle.
Il n'a pas dit Etat, car l'Etat d'Israël a la politique d'un Etat et la France peut ne pas l'approuver...C'et une divergence de politique internationale qui ne peut être caractérisée par l'antisémitisme, comme le prétendent les <<manipulateurs>> de l'opinion. Ceux-là veulent abattre de Gaulle parce qu'il dérange, au Viet-nam, en Europe, au Proche-Orient et aussi en France...il le sait, les ennemis ne désarmeront pas...
faut-il accepter que certains Juifs français se comportent plus comme de citoyens israéliens que comme des Français de confession israélite?
disant cela, il choque encore. Il ne l'ignore pas. Et s'il évoquait les partis pris de la presse en faveur d'israêl, que dirait-on sinon qu'il est antisémite et qu'il reprend les thèmes des Protocoles des Sages de Sion, ce faux prophète au début du XXème siècle !...
Il beut expliquer, expliquer encore. Il répond à une longue lettre que lui adresse David Ben Gourion, qui fut chef de l'Etat israélien (...)
<<Mais quoi? voici qu'Israël, au lieu de promener partout dansl'univers son exil émouvant et bimillénaire, est devenu, bel et bien, un Etat parmi les autres, et dont, suivant la loi commune, la vie et la durée dépendent de sa politique. Or, celle-ci, combien de peuples l'ont tour à tour éprouvé, ne vaut qu'à condition d'être adaptée aux réalités.>>
Sera-t-il compris?(...) il y a en lui une sourde inquiétude, quelque chose comme un voile sombre sur l'avenir. Tant d'oppositions dans les milieux influents!Il gêne..."
Le mardi 14 mai 1968, il s'envole pour la Roumanie. "Il pense au cortège du 13 mai, aux centaines de milliers de manifestants.
Il parlera , ans une dizaine de jours, le 24 mai. Il reprendra la situation en main.
Il se souvient de cette prière que récitaient les manifestants et que complaisamment les reporters ont rapportée :
Notre Charles qui est trop vieux
Que ton nom soit oublié
Que ton règne finisse
Que notre volonté soit faite.
Le 30 mai 1968, il a réussi à rassembler le peuple pour le soutenir mais "la spéculation contre le franc s'accentue...
"Il s'emporte contre ces possédants qui placent leur argent en Suisse. Et ce sont des petites sommes qui sont déposées.
<<tous ces boutiquiers, dont j'ai sauvé les magasins!>> lance-t-il.
Et naturellement les grosses fortunes ont donné l'exemple.
Il s'emporte.
<<les bourgeois n'aiment pas la France...Ils font passer ce qu'ils possèdent avant la France. Le peuple aime la France. En Juin 1940, ceux ui n'avaient rien à perdre se sont tournés vers moi.>>
Et maintenant les possédants voudraient qu'on dévalue le franc. Ce sont eux qui spéculent contre la monnaie nationale.Ils ont dû consentir en mai des hausses de salaire parce qu'ils avaient peur, et ils veulent les éponger avec la dévaluation. Ils s'opposent à toute idée de participation, de relèvement des droits de succession. Et naturellement, ils trouvent des appuis dans ce groupe parlementaire UDR qui se rassemble peu à peu autour de Pompidou...mais il ne cédera pas..."
Il a évité la dévaluation et préside le 1er janvier 1969, à l'Elysée, au rituel de la présentation des voeux du corps diplomatique.
"Il vient de lire dans son bureau, les dernières dépêches qui décrivent la situation sur l'aéropot de Beyrouth. Treize avions civils libanais ont été détruits au sol par l'aviation israélienne, utilisant des appareils français, frappant un pays ami de la France, bombardant des avions appartenant à une compagnie libanaise dans lquelle Air France a des intérêts. Et cela en représailles à l'acte terroriste de deux Palestiniens contr un avion israélein qui faisait escale à Athènes. On ne répond pas à un acte de banditisme, à un crime, par une aggression d'Etat contre un Etat souverain...
Il commence à parler. Il condamne <<les actes exagérés de violence comme celui qu vient d'être commis par les forces régulières d'un Etat sur l'aérodrome civil d'un pays pacifique et traditionnellement ami de la France>>.
Il sent, chez ces diplomates pourtant impassibles et blasés, une tension tout à fait extrême.
Ces mots vont, il le sait, déclancher la fureur et faire scandale. Et d'autant plus qu'il est décidé de proclamer l'embargo total sur les armes à destination d'Israël....
Même les députés UDR s'insurgent : on livre Israël à ses bourreaux. Cet embargo est un assassinat. Et pendant ce temps, l'armée israélienne accomplit un nouveau raide en territoire étranger , en Jordanie.
_ C'est incroyable,insensé, lance-t-il. Ils se croient tout permis! Une vraie démence! Si on ne fait pas attention, ils finiront par précipiter le monde dans un cataclysme qu'ils ne paraissent même pas soupçonner.
Mais c'est la tempête dans l'opinion fançaise....Il est indigné. Il a, durant des années, soutenu l'Etat d'israël, et il continue d'en défendre l'intégrité, mais doit-on pour cela accepter toutes les violations du droit international?
...Il est révolté par tant d'aveuglement. Alors qu'il tente de mettre sur pied une conférence à quatre sur le Moyen-Orient, que Soviétiques et Américains donnent leur accord, il faudrait soutenir une politique qui conduit, il le rappelle en Conseil des ministres, le Moyen-Orient à un chaos sanglant.
Il faudrait cèder à des campagnes d'opinion organisées. L'ambassade française aux Etats-Unis reçoit chaque jour des communiqués d'organisations juives américaines dénonçant la politique française et menaçant de soumettre les produits français au boycott.
On ne cède pas...Comme l'écrit Mauriac :<< Tel est le risque aujourd'hui de passer pour antisémite, que les vérités les plus évidentes doivent être tues. >>
Et bien, non!
<<Je me moque de tous ces gens ! De toute façon, je continuerai à faire ce que j'ai à faire?>>
Pour combien de temps?
Il a peut-être, pour la première fois de sa vie, la sensation qu'un fossé le sépare du pays. La faille s'est ouverte en mai. Il a la certitude qu'elle ne s'est pas refermée...
Il le sait. Sa résolution, sa volonté de défendre une politique internationale indépendante dérange. On dit : <<De Gaulle veut défier le monde. son intransigeance n'est plus de saison. Nousne sommes plus en 1940.>>
Et naturellement ceux-là, et sans doute Pompidou, ont l'oreille de l'étranger. Et il a la conviction que les grandes capitales européennes, Bonn, Londres, Rome, jouent contre lui.
...Londres le sait contesté. Il faut donc prendre acte, frapper un de Gaulle affaibli. Et probablement le<<successeur>> donnera-t-il toutes les garanties, acceptera l'entrée de la grande-Bretagne dans le Marché commun.
Il est amer.Il a le sentiment qu'un traquenard tendu par tous ses adversaires, en France et à l'étranger..."
En Mars 1969, il fait venir un notaire à l'Elysée pour régler en famille sa succession. Il a le préssentiment qu'il va perdre le référendum portant sur la régionalisation et la réforme du Sénat. En regardant son fils Philippe," il se souvient de ces vers qu'il avait écrits en 1924, peu après la naissance de sa fille :
Quand un jour,tôt ou tard, il faut qu'on disparaisse,
Quand on a plus ou moins vécu, souffert, aimé,
Il ne reste de soi que les enfants qu'on laisse
Et le champ de l'effort que l'on aura semé."
Il avait trente-quatre ans et il est dans sa soixante-dix-neuvième année.
Peut-être partir, si le reférendum est perdu, ce sera le moyen d'éviter le naufrage qui menace à tout instant les vieillards....

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